Vivement le retour des rencontres de tennis par équipes

C’est le récit épique d’un match de tennis par équipe à l’extérieur. Du réveil difficile au dernier débriefing dans le club-house, Marc Boulogne nous offre toutes les émotions de ce moment privilégié dans la saison d’un joueur de tennis. Stratégies hasardeuses des compositions d’équipe, casting hétéroclite, oppositions de styles surprenantes, coachings approximatifs et suspense à géométrie variable : rien ne manque.

À 47 ans, Marc Boulogne est musicien et également amateur de tennis.
Meilleur guitariste que tennisman, il se maintient péniblement mais fièrement à 15/3 depuis des années.
Amiénois et membre de I’Amiens Athletic Club, il partage aujourd’hui avec nous, son goût et sa tendresse pour les rencontres par équipes.

Quel curieux sport le tennis, vivement le retour des rencontres par équipes…

Dimanche 6h45 :

Ton réveil t’agresse avec insistance…
Il te faut 15 minutes pour réaliser que tu as rendez-vous au club avec le reste de l’équipe pour la rencontre du jour : un match à l’extérieur dans un département voisin.
Tu te rappelles qu’hier à 4h45 en te couchant après cette soirée de laquelle tu devais partir à 1h00 maximum, tu avais encore envie de la jouer, cette rencontre.
Et tu te demandes ce qui a bien pu se passer dans la nuit en deux heures de temps pour que ce ne soit plus le cas ce matin.
Plutôt que de chercher la réponse, tu préfères te concentrer sur ton sac que tu dois préparer en 5mn (un jour tu le prépareras la veille). Et la banane pas tout à fait pourrie de la semaine dernière qui s’y trouve encore te fait gagner un temps précieux.

7h50 :

Mais comment as-tu pu réussir à être au club avec 10mn d’avance?
Là encore, plutôt que de chercher la réponse, tu préfères les utiliser pour faire une micro-sieste dans ta voiture en attendant le reste de l’équipe.

8h00 :

Tout le monde est là.
Ton équipe, c’est l’équipe 3 :
15/1 – Un jeune prometteur du club
15/3 – Le capitaine historique (seulement 2 matchs en équipe manqués sur les 17 dernières années)
15/3 – Toi
15/5 – Un gars de l’équipe 4 venu in extremis pour pallier la montée en urgence en équipe 2 de ton pote 15/1 appelé la veille car un gars de l’équipe 1 s’est blessé et a dû être remplacé par un gars de l’équipe 2 qui n’avait pas de remplaçant cette journée-là.

Pour le trajet, vous prenez la voiture du capitaine. Une fois le régulateur de vitesse enclenché, il démarre le briefing.
Format de match : 4 simples et un double. (le double vaut 2 points).
Surface : Béton poreux (comme à chaque fois!)
Il a épluché les résultats des journées précédentes ainsi que l’intégralité du palmarès sur les trois dernières années des joueurs du club qui vous reçoit. Ce qui lui permet d’en déduire la très probable composition de l’équipe adverse :
N°1 (15), le prof du club, ancien 5/6 et 15 depuis 23 ans
N°2 (15/1), un jeune de 16 ans qui fait 85 matchs par an
N°3 (15/2), un gars inconnu qui vient d’arriver dans la région cette année
N°4 (15/4), un ancien -2/6 qui vient dépanner une fois par an en équipe

Pendant le reste du briefing très axé sur «On y va surtout pour se faire plaisir» et «Y’ a vraiment pas moyen d’avoir une composition d’équipe stable cette année», tu ouvres discrètement Ten’Up pour avoir une vision plus précise de vos adversaires.
Le prof du club : effectivement 15 depuis des années avec 12 matchs par an, ça semble plutôt solide.
Le jeune : plus de 80 matchs cette saison et plus de 10 défaites contre des adultes entre 15/4 et 15/2, c’est la proie idéale.
Le gars inconnu : Il vient de l’autre bout de la France et les photos de Paire, Fognini, et McEnroe sur son profil te font comprendre que c’est le joueur à éviter. L’ancien -2/6 : 2 matchs par an et pas une défaite depuis 10 ans même à 3/6. Tu as une pensée émue pour votre 15/5 de l’équipe 4 venu dépanner.

Bref, tu réalises que le maintien pour toi cette année ne va pas se jouer sur les courts, mais sur ce trajet pendant lequel tu devras subtilement convaincre le capitaine de jouer en N°3 et de te laisser jouer en N°2.
Tu lui adresses donc un très tranquille «Pour les N°1 et N°4 il n’y a pas à réfléchir et pour les N°2 et N°3, c’est entre toi et moi. Tu sais, j’ai dormi peu et je suis cramé, je te propose de me sacrifier en N°2 contre le 15/1. Et toi, comme ça tu as l’opportunité d’une perf à 15/2».

Tu comprends à son regard qu’il a saisi toute la ruse qui se cache dans ta manœuvre. Mais en bon capitaine, il accepte avec le sourire car il sait que c’est le prix à payer pour avoir encore des joueurs qui acceptent de mettre leur réveil à 6h45 le dimanche.

8h30 :

Il commence à pleuvoir.
A la première goutte sur le pare-brise, le capitaine lance un « ils ont 2 courts couverts » plein de métier.

8h50 :

Vous avez trouvé facilement le club (le capitaine y était déjà venu il y a quelques années).
Après une critique rapide des installations, vous voici au café d’accueil.
Tu cherches désespérément un adolescent parmi les quatre joueurs de l’équipe adverse.
Le fameux échange des papiers qui révèlent les compositions des équipes te confirme que tu ne le trouveras pas.
Les N°1, N°3 et N°4 sont bien les joueurs attendus, mais le N°2 est en fait un 15/1 de 34 ans, classé 15 l’année dernière.
Il revient de blessure et fait son premier match de la saison en remplacement du jeune qui, est en finale d’un tournoi jeune aujourd’hui.

8h55 :

C’est en discutant de l’ordre des matchs (4-2-3-1) dont personne n’est jamais sûr et dont tout le monde soupçonne une complication intentionnelle, que vous apprenez qu’il n’y aura qu’un seul court couvert disponible.
Un sentiment situé entre la panique et le désespoir envahit alors chacun de vous quatre.
Le capitaine de l’équipe adverse explique que normalement l’équipe féminine devait jouer l’après-midi mais que l’équipe d’en face a demandé à avancer la rencontre à 10h00.
Ce qu’ils n’ont pas pu refuser vu que c’est une équipe qui fait le déplacement depuis l’autre bout de la région et qu’elle a 2h30 de trajet.
Tu te souviens subitement de pourquoi tu avais hésité à t’engager pour les rencontres par équipe cette année.

8h58 :

Le N°4 de l’équipe adverse précise à son capitaine qu’il doit partir à 10h15 maximum car il organise un anniversaire surprise à sa femme le midi et qu’il n’a encore rien préparé.

9h00 :

Début du match des N°4

9h43 :

6/0 6/0… En moins de 45 minutes, et en téléphonant à sa belle-sœur à chaque changement de côté pour régler les détails de l’anniv surprise de sa femme. L’adversaire de notre N°4 lui aura laissé 5 points.
Une expérience douloureuse en équipe 3 pour ce pauvre remplaçant venu de l’équipe 4 !
Il se consolera avec le Coca que son adversaire prendra le temps de boire avec lui.
Il en profitera d’ailleurs pour lui dire que s’il avait eu plus de temps il l’aurait fait jouer un peu mais que là, avec l’anniversaire de sa femme, il a dû être expéditif.
Personne ne saura si ça a fait du bien ou non à notre N°4 d’entendre ça.

9h45 :

Le match des N°2, c’est ton tour.
Tu fais ce que tu peux et tu t’accroches.
Après tout, un ancien 15 pour toi qui n’as jamais été au-delà de 15/2 c’est un vrai challenge !
«Il manque de match, il revient de blessure, c’est ça la clé !». C’est ce que te dit ton capitaine qui est venu te coacher.
C’est assez flou mais tu imagines qu’il a raison même si tu ne comprends pas très bien quoi faire concrètement.

11h15 :

6/3 6/2… C’est le tarif à deux classements d’écart.
Pas de miracle, une bonne défaite bien normale.
Tu n’es pas déçu, tu penses juste qu’il est déjà 11h15, qu’il reste encore deux simples et un double et que ça se joue sur un seul court !

11h20 :

Le match des N°3
Le face à face est serré.
D’un côté, un géant de 34 ans avec un jeu fait de puissance et d’intimidation.
De l’autre, ton capitaine, 52 ans avec une technique approximative et un jeu tout en stratégie (plus connu sous le nom de jeu de merde)

11h35 :

Ça n’aura pas traîné,
Premier jet de raquette accompagné d’un «C’est quoi ce jeu de merde!»

11h40 :

2/1 30/40…«J’ai pas envie de jouer aujourd’hui!»

12h00 :

3/3 15/30… «Il a que de la chatte!»

13h30 :

7/6-4/6-1/0… C’est après ton sandwich que tu remplaces le N°4 au coaching du capitaine.
Tu as loupé le début du match car tu buvais un Canada Dry avec ton adversaire.
Et puis comme après c’était l’heure pour la bière, vous avez pris une bière.
Bref, tu arrives au début du dernier set et tu ne sais absolument pas quoi dire pour coacher.
Heureusement, tu connais tes classiques «Insiste sur son point faible», «Il est plus entamé que toi», «Ça va se jouer au mental», «Fais abstraction de son comportement», …
Et pendant que ça joue, tu envoies un SMS timide à ta femme : «je pense que ça va durer un peu…»
Tu n’as pas osé lui dire que tu ne seras jamais rentré pour 16h comme tu avais pu le laisser entendre.
Tu sais juste que si tu es rentré avant la nuit ce sera déjà bien.

14h20 :

7/6-4/6-7/5
3 heures, 18 insultes, 5 jets de raquettes et 9 points volés plus tard, le géant vient à bout de ton capitaine qui n’a pas démérité et qui a su maintenir sa dignité à un très haut niveau.

14h30 :

Début du match des N°1.
C’est toi qui coache le jeune prometteur.
Et pendant que le match se joue, plusieurs scénarios (ou scénarii pour les puristes) se dessinent dans ta tête :

Scénario 1

Le jeune de ton équipe perd rapidement
À 4-0, vous donnez le double et à 17h/17h30 tu es chez toi

Scénario 2

Le jeune perd après une longue lutte.
À 4-0, vous donnez le double et à 18h/18h30 tu es chez toi

Scénario 3

Le jeune gagne rapidement.
À 3-1, après 30mn de pause (car les N°1 vont jouer le double), vous jouez le double pour tenter d’arracher un match nul et à 19h/19h30 tu es chez toi.

Scénario 4

Le jeune gagne après un match long et serré.
À 3-1, après 30mn de pause, vous jouez le double pour le match nul et à 20h/20h30 tu es chez toi.
C’est le scénario catastrophe !

17h00 :

6/4-5/7-6/4… Te délivrant d’une lutte schizophrène pour coacher le jeune vers la victoire tout en espérant sa défaite au plus profond de toi, c’est le scénario 2 qui l’emporte.

17h45 :

Après la boisson de l’amitié et le double donné avec élégance par l’équipe adverse, c’est avec une défaite 4-2 que vous reprenez la route.

18h15 :

Pendant le trajet de retour assez pauvre en euphorie, il cesse enfin de pleuvoir.
Le capitaine est déjà focalisé sur la rencontre de la semaine prochaine, le jeune ressasse les points qu’il a mal joués et qui auraient pu faire basculer son match, toi tu luttes contre le sommeil pendant que le N°4 perd ce qui lui restait de sens de l’humour.

18h45 :

C’est l’arrivée au club.
Le jeune rejoint ses parents qui l’attendent depuis 17h.
Toi tu restes un peu au bar avec le N°4 et ton capitaine histoire de raconter votre journée pourrie à deux gars de l’équipe 2 qui prolongent depuis des heures la célébration de leur victoire à domicile.

19h30 :

Tout le monde est d’accord pour dire qu’il est l’heure d’y aller…
On se tape dans la main et avant de partir tu échanges encore quelques mots avec le capitaine.
À sa question « T’es toujours ok pour dimanche prochain? »
Tu veux répondre « Non, plus jamais » et c’est un « Oui, bien sûr » qui sort de ta bouche.
Tu réalises alors que c’est probablement ça la magie des matchs par équipe…

Marc Boulogne

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Posté par Marc Boulogne

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3 commentaires
  1. Clement 9 juin 2022 at 18 h 21 min - Répondre

    C’est beau comme du du tennisman de m****: https://tennismandemerde.com/

    Hasard ?

    • Vincent 9 juin 2022 at 21 h 43 min - Répondre

      Merci pour ton commentaire et ta question. Ils ont des styles cousins, certes, mais Marc Boulogne et Tennisman de m**** sont bien deux personnes distinctes.

  2. Clement 10 juin 2022 at 10 h 11 min - Répondre

    Ah my bad, alors.

    Très bon texte en tout cas et assez représentatif des différents profils des fameux matchs par équipe du dimanche.

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