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Bien joué ou pourquoi en rajouter après une défaite au tennis ?

J’ai le plaisir d’accueillir sur Blog Tennis Concept l’écrivain joueur de tennis, Jean Pierre Brouillaud. Son texte porte sur ce moment délicat de l’immédiat après-match ou l’usage veut (en cas de défaite) que l’on félicite sobrement son vainqueur. Seulement, pour 95% des joueurs (chiffres de l’auteur) faire simple n’est vraiment pas satisfaisant… Un article drôle, subtil et plein de vérité.

Jean-Pierre Brouillaud est l’auteur de plusieurs romans (dont Jeu, set et match), d’un recueil de nouvelles (Rien n’est moins sûr, qui vient de sortir), de pièces de théâtre et de chansons.
https://www.jeanpierrebrouillaud.fr

« BIEN JOUÉ »

Par Jean-Pierre Brouillaud,
Écrivain et ex-champion (oui, à 15/2, on est un champion)

« Bien joué ».

Deux mots banals, mais si rares.

Je vais ici, pardonnez-moi à l’avance, faire preuve d’une prétention extrême. Non en raison de mon niveau tennistique qui, à son sommet (car oui c’est un sommet), a plafonné à 15/2 (ce qui forcera peut-être le respect des 4ème série mais suscitera sans doute le mépris des secondes). Mais en raison de mon sens du fair-play, rarement égalé. Lorsque je perds un match (c’est exceptionnel), et que j’éprouve donc de la rage, de la colère, de l’incompréhension (il y aurait des tennismen meilleurs que moi ???), ainsi que l’envie de me pendre ou/et de trucider mon adversaire, je retiens mes émotions profondes pour prononcer devant mon haïssable vainqueur cette phrase magique : « bien joué ». Sur laquelle il m’arrive même de broder : « rien à dire, bravo, vous jouez mieux que moi … »

C’est pourtant un propos que les joueurs entendent ou prononcent si rarement. Ou alors en l’assortissant d’un « mais » suivi d’une litanie d’excuses toutes plus improbables les unes que les autres. Par exemple :
– « Je ne sais pas ce que j’avais aujourd’hui, rien ne passait ». Propos surréaliste, presque beckettien, voire mystique. Car ce diagnostic d’impuissance semble sous-entendre qu’une force extérieure maléfique a inexplicablement empêché son auteur de développer son jeu naturel (si brillant) pour le contraindre à fournir une partie médiocre et indigne de son talent légendaire. Ce n’est pas lui qui a mal joué, c’est encore moins son adversaire qui a bien joué, c’est le diable qui a temporairement pris possession de sa raquette, et personne n’y peut rien.
– « J’ai pas joué depuis 3 mois ». Si l’on poussait un peu l’investigation, on trouverait sans difficulté des témoins pouvant attester que ce joueur s’entraîne quatre fois par semaine depuis vingt ans sans interruption, mais peu importe, la crédibilité n’est pas de mise en la matière. La période d’inactivité prétendue peut d’ailleurs être allongée en fonction du score. Si vous avez perdu 6/4 7/5, trois mois est une bonne durée : il est évident qu’avec un minimum d’entraînement vous auriez écrasé votre adversaire. Si vous avez perdu 6/2 6/3, mieux vaut dire six mois. En cas d’humiliation (par exemple 6/1 6/0), la justification doit être plus radicale : dites que vous n’avez pas joué depuis deux ans, ou même dix ans, voire que vous n’avez jamais joué au tennis !
– « J’ai mal au genou » (le genou peut agréablement être remplacé par le dos, la cheville, le pied, le bras, le coude, la fesse, offrant ainsi un lot non négligeable d’excuses dans lequel on peut piocher à sa guise). Eh bien mon gros (oui, j’aime bien appeler mes adversaires « mon gros » – mentalement bien entendu), si t’as mal au genou faut pas jouer au tennis. Et puis tu sais moi je suis vieux, j’ai 50 balais, j’ai mal partout, j’ai l’impression d’être centenaire quand je me lève le matin, sauf que j’en fais pas tout un plat !
– « J’ai trop mangé hier soir ». Ah. C’est embêtant, ça. Moi j’ai bien sûr été très sérieux, j’ai pris un plat de pâtes bio (sans sauce), je me suis couché vers 20h, concentré sur l’objectif, j’ai vérifié ma tension, mon poids et mon rythme cardiaque, pour être dans une forme optimale. C’est évidemment l’unique raison de ta défaite, cher adversaire déchu. Il y aurait, cela dit, une autre explication qui serait que je suis meilleur que toi, mais c’est naturellement inenvisageable. Je ne suis d’ailleurs même pas sûr que sur la planète entière un joueur soit meilleur que toi car ton service de 30/4, ton revers slicé tout pourri, ton coup droit boisé, ta volée catastrophique et ton jeu de jambes de grabataire sont en effet très impressionnants.
– « Ma grand mère est morte, j’avais pas la tête à jouer » (si si, je l’ai entendue, celle là, et plus d’une fois – la grand mère peut d’ailleurs être avantageusement remplacée par le grand-père, l’oncle, la tante, voire dans les cas de défaites les plus sévères, par le père, la mère ou la femme). Eh bien mon gros, si t’avais pas envie de jouer fallait pas jouer. Va porter des fleurs à ta grand-mère et laisse faire les professionnels.
– « J’avais pas mon cordage habituel ». Ouh là là …. Tu as plafonné toute ta vie à 30/1, tu as réussi à monter une fois à 15/5 en faisant 63 tournois dans l’année et en bénéficiant de 12 abandons, et ton jeu est si sensible qu’un changement de cordage en dérègle imperceptiblement la précision ? Je comprends, c’est terrible. Je t’ai mis 6/0 6/1 en 35 minutes mais il est évident qu’avec un cordage digne de ce nom, le score eut été inversé.

Voilà. 95% des joueurs ayant perdu un match osent proférer de telles paroles, sans rougir, et sans même, probablement, s’en rendre compte. Les plus talentueux réussissent même à agir de façon identique après une victoire ! Cela m’est arrivé maintes fois de subir cette double vexation. Je perds 6/1 6/1 contre un gars évidemment nettement meilleur que moi, qui m’a atomisé en jouant formidablement bien, et qui m’explique ensuite très calmement qu’il était vraiment dans un mauvais jour et que d’habitude c’est quand même autre chose …

Face à ce type de comportements plusieurs options s’offrent à vous :
– Mettre votre raquette dans la gueule de l’adversaire. Avantage : soulagement immédiat. Inconvénient : risque d’une forte sanction pénale (car c’est interdit – oui c’est dommage mais c’est interdit).
– Danser autour de votre adversaire en chantonnant « je t’ai battu t’es qu’un gros nul, je t’ai battu t’es qu’un gros nul ». C’est rigolo, mais c’est vous qui risquez de prendre la raquette dans la gueule.
– La meilleure option selon moi consiste à manier le second degré en abondant dans le sens de votre adversaire. Faire dans la surenchère. Surjouer, comme un mauvais acteur. Quelle que soit l’excuse bidon invoquée par votre partenaire battu et abattu, vous répondez « ah d’accord c’est pour ça, j’ai bien vu que vous n’étiez pas dans un état normal et il est évident, même si je viens de vous coller 0 et 1, que vous êtes infiniment meilleur que moi ». Le but recherché ne sera d’ailleurs pas atteint car votre adversaire, peu accessible au second degré, ne décèlera aucune ironie dans vos propos et sera juste heureux que vous constatiez, comme lui-même, son écrasante supériorité pourtant peu évidente au regard du score.

Donc, à tous ceux qui m’ont battu dans le passé (et il y en a un paquet car, même si c’est douloureux et si j’ai mis du temps à accepter ce constat, je sais que je ne suis pas -en tout cas pas tout à fait- le meilleur joueur du monde), je redis juste « bravo bien joué vous êtes meilleur que moi ».
Et je le dis aussi à l’avance à tous ceux qui me battront dans les semaines et mois à venir, en particulier mes amis Antoine et Frédéric, qui ont l’outrecuidance d’avoir décelé dans mon jeu pourtant si solide une (relative) fragilité côté revers.

Jean Pierre Brouillaud pour Blog tennis Concept

crédit image mise en avant : mirsasha (Beth Wilson)

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